Auteur Sujet: [PRESSE] HK numéro 1 (1997) - Cyber blues (GitS)  (Lu 3787 fois)

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zucfa

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[PRESSE] HK numéro 1 (1997) - Cyber blues (GitS)
« le: 25 Février 2006, 00:29:44 »


 17/11/2003 - par moku

Ghost in the shell - Mamoru Oshii, 1995

Ghost in the Shell s'ouvre sur une séquence vertigineuse ou se déploie toute l'efficacité du style de Mamoru Oshii, un style d'une froideur envoûtante, traversé de visions fulgurantes...

Nous sommes en 2029, à Newport City, une vaste métropole du Japon. Perchée en haut d'un building, une jeune femme se branche sur le réseau électronique de l'immeuble pour espionner une réunion entre diplomates et politiciens corrompus. Sa cible repérée, elle arme son revolver et se laisse tomber doucement dans le vide. Suspendue à des filins d'acier, elle pulvérise une baie vitrée et abat l'instigateur du complot à coups de balles explosives. Elle se rend alors invisible à l'aide d'un camouflage « thermo-optique » et disparaît dans la nuit...

Cette femme de choc, le Major Motoko Kusanagi, fait partie de la « section 9 », une force d'intervention hyper-équipée, chargée de régler de manière expéditive les complots et trafics qui menacent la sécurité et les intérêts de l'Etat japonais. En fait, la plupart des agents de section 9 sont des cyborgs : des hommes et des femmes aux corps artificiellement reconstruits et aux performances démultipliées. Rien de bien original, me direz-vous : Paul Verhoeven, en 1987, avait déjà raconté les exploits d'un super-flic mi-homme mi-machine dans Robocop. Mais la ressemblance s'arrête là. Les créateurs de manga ne se contentent pas d'imiter : ils innovent, transgressent, repoussent sans cesse les limites des thèmes qu'ils explorent.

Masamune Shirow, créateur de la B.D originale, propose cette définition du cyborg : « humain dont le corps a été par tellement ou presque entièrement altéré par l'utilisation d'organes et de composants de substitution artificiels. » 1/

Pour les pionniers de 1a science-fiction, cette fusion de l'homme et de la machine ne pouvait avoir qu'une seule raison d'être : réparer le corps humain, suite à un accident ou une défaillance. Certains imaginent que, dans le futur, les organes usés ou endommagés pourront être remplacés par d'autres, artificiels ceux-là. En 1940, dans Reincarnate, Lester del Rey envisage un cas encore plus radical : des médecins sauvent un homme blessé lors d'une explosion atomique en implantant son cerveau et sa moelle épinière dans un corps humanoïde en métal. Très vite, pour écrivains de S-F, va se poser la question de la frontière. Jusqu'où peut-on aller ou ne pas aller dans la reconstruction du corps humain ? A partir de quelle limite l'homme cède-t-il le pas à la machine ?

En 1976, dans Homme-Plus, Frederik Pohl décrit un homme entièrement recomposé pour survivre à la surface de la planète Mars. Plus d'yeux, d'oreilles ou de nez, mais des prothèses électroniques. Plus de poumon, de coeur ni de sexe, mais des organes synthétiques. Plus de peau mais, à la place, une sorte de carapace de rhinocéros. La fusion entre l'homme et la machine est presque totale. Mais qui dit fusion, dit confusion, difficulté à situer sa vraie identité : « II était en partie homme et en partie machine, et entre ces deux sections disparates, il y avait une telle fusion que quand il se regardait dans une glace, il ne savait pas lui-même ce qui, dans son corps, était à lui, et ce qui avait été ajouté. » A la fin du roman, un retournement inattendu se produit : le cyborg n'est plus vu comme un monstre, mais comme une étapepossible de l'évolution humaine. Le héros profite de ses nouveaux pouvoirs pour gambader sur la planète Mars, sans regretter la vieille Terre. L'humanité se retrouve ainsi satellisée. C'est cette nouvelle donne qui parcourt souterrainement Ghost in the shell.

Parallèlement aux romans de S-F, le thème du cyborg-surhumain ne cesse de se populariser, notamment dans des séries TV comme L'Homme qui valait trois milliards ou Super Jaimie, où les héros bioniques satisfont à peu de frais les fantasmes de puissance et d'indestructibilité des spectateurs. La cyber-culture, qui prend son essor à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix, va aller au-delà de ces simples pouvoirs-gadgets. Désormais, c'est toute notre perception de la réalité qui se trouve « rebricollée » dans un désir frénétique et parfois aveugle de s'extraire de la vieille humanité. En se connectant aux réseaux informatiques, aux espaces virtuels et autres cyber-mondes, l'homme devient un démiurge dans un univers de « pure information ».

Les créateurs de Ghost in the shell ont parfaitement assimilé cet héritage, ce qui leur permet à leur tour d'innover. Tout d'abord au niveau du look et de l'anatomie des cyborgs qui intègrent les dernières avancés de la technologie de pointe. Grand amateur de robot et de « mechatronic », Shirow imagine des super-créatures à 99,99% artificielles. Des corps humains d'origine, il ne reste pour ainsi dire rien, si ce n'est une poignée de neurones greffées dans un corps de titane. Qui plus est, ce cerveau est lui-même assisté numériquement par ordinateur. Les cyborgs peuvent ainsi se brancher (grâce à un câble implanté directement dans la nuque) sur tous les réseaux informatiques de la ville. Cette refonte totale le ne fait pourtant pas d'eux des monstres. Grâce à la fine peau synthétique qui recouvre leur carapace de métal, ils conservent une apparence parfaitement humaine. L'héroïne du film, le major Motoko Kusanagi, arbore ainsi un corps à la fois très sculptural et féminin. Le genre de corps que les manga aiment fétichiser.

Ce fétichisme culmine dans le générique de Ghost in the shell où nous assistons, étape par étape, à la fabrication d'une femme-cyborg. Le bloc-cerveau est d'abord enchâssé dans une carcasse de métal dotée d'une musculature artificielle. Le corps s'élève ensuite à travers une série de sas remplis de liquide. Au fur et à mesure de cette ascension, il revêt peu à peu les apparences de la vie, et cela jusque dans les moindres détails : la carnation de la peau, la souplesse des mouvements, les cheveux flottant dans l'air chaud... Cette séquence féerique, rythmée par la musique incantatoire de Kenji Kawai, est un véritable hymne à la gloire de la matière. L'incarnation y est décrite non comme une « chute » (au sens judéo-chrétien), mais comme une lente montée vers 1e versant palpable de la lumière.

A la différence du roman de Frederik Pohl ou du film de Paul Verhoeven, les cyborgs de Ghost in the shell n'ont pas vécu de réel traumatisme au moment de leur assemblage. Ce qu'ils étaient avant nous ne le saurons jamais. Entièrement dévoués à leur nouvelle fonction, ils semblent apprécier les capacités accrues de leur corps cybernétique. Citons le major Kusanagi : « Nous sommes le nec plus ultra. Métabolisme contrôlé. Cerveau assisté numériquement par ordinateur, (...) Même si on ne peut pas survivre sans un entretient régulier et approfondi, on n'a pas à se plaindre. Un petit réglage de temps en temps, n'est pas trop cher payé ! »

Mais le doute va peu à peu s'insinuer dans la carapace de métal de notre héroïne. Ses facultés ont beau être démultipliées, elles ne sont pas infinies : « Je suis un être en perpétuelle mutation biosynthétique. Pourtant, je me sens prisonnière. Ma liberté se heurte aux frontières de mes limites. » La première de ces limites, c'est son absence d'autonomie. Kusanagi est attachée « corps et âme » à la section 9 : « Si un de ces jours on s'en va, ou si l'on part à la retraite, on devra rendre nos cerveaux et nos corps améliorés. Après ça, il ne nous restera : pas grand chose. »

Dépassant les enjeux psychologiques assez rudimentaires du manga d'origine, le film d'Oshii bascule ainsi progressivement dans une sorte de vertige existentiel. Qui suis-je vraiment ? Quel est mon vrai moi ? Autant de questions que se pose Kusanagi : « Les cyborgs comme moi ont une tendance à la paranoïa au sujet de leurs origines. Parfois, je sens que je ne suis pas la personne que je crois être... Comme si j'étais morte il y a longtemps et que quelqu'un avait pris mon cerveau et l'avait implanté dans ce corps... Ou peut-être qu'il n'y a jamais eu de moi... que je suis entièrement artificielle. »

Dans une scène muette du film, l'héroïne contemple Newport City : les mannequins dans les vitrines des magasins, la lumière froide des néons, les citadins dans les bureaux ou les restaurants, figés comme des pantins sans vie, un bateau qui glisse, fantomatique, sur l'un des canaux de la ville... Une ville totalement déshumanisée qui en cela ressemble à Kusanagi. La mise en scène d'Oshii ne cesse d'ailleurs de souligner la froideur du personnage, son « inquiétante étrangeté ». Un regard lointain, une voix sépulcrale. Pas de rire ou de larmes. Pas d'amour ni de sexualité. Une attitude très distante, y compris avec ses co-équipiers de la section 9. A la façon des humains de chair et de sang, Kusanagi a certes des émotions, des souvenirs, des pensées qui lui sont propres, mais tout cela est-il bien réel ? Cette ambiguïté qui au départ ne concerne que l'héroïne, va peut à peu se contaminer dans tout le film. Une séquence paraît à ce sujet particulièrement symptomatique. Peu de temps avant une réunion diplomatique, le cerveau cybernétique d'une traductrice est piraté par un virus informatique. Apparemment, quelqu'un cherche à manipuler à distance le corps de cette femme pour assassiner les participants de la conférence. Alertée à temps, la section 9 se met aussitôt à remonter la piste du mystérieux manipulateur. En bout de course le major Kusanagi ne réussit à mettre la main que sur de simples intermédiaires : de banals humains aux cerveaux eux-mêmes piratés. Dotés d'une fausse mémoire et d'une fausse identité, ils n'avaient même pas conscience de ce qu'ils faisaient.

Nous retrouvons là un des thèmes de prédilection du grand écrivain Philip K. Dick : nos perceptions, nos souvenirs, notre identité la plus intime sont peut être qu'un leurre, un simulacre. Et dans le labyrinthe inextricable de cette réalité truquée, ette à jamais le fantôme de notre humanité.

Rencontre avec une I.A. non-identifiée

La question de fond que pose Ghost in the shell n'est pas de savoir comment et pourquoi des humains sont devenus des cyborgs, mais plutôt jusqu'où cette reconstruction peut-elle encore aller. Au terme d'un scénario aussi enchevêtré que les neurones d'un cortex, le film aboutit ainsi au face à face entre l'héroïne et une I.A. (Intelligence Artificielle) suractivée d'un type nouveau.

Tout commence par le piratage du cerveau de l'interprète du ministre des affaires étrangères. La section 9 croit au départ que ce piratage est l'oeuvre d'un criminel informatique s'infiltrant dans les cyber-cerveau en vue de les contrôler. Mais au terme de son enquête, Kusanagi va découvrir que ce super-manipulateur (appelé « Puppet Master ») n'est qu'une créature de pure information, une I.A. ayant muté jusqu'à devenir une entité vivante et pensante.

En fait, il s'agit à l'origine d'un programme ultra-secret mis en place à des fins d'espionnage industriel et de manipulation de renseignements. Au fur et à mesure de ses voyages dans les circuits informatiques de la planète, le programme a fini par prendre conscience de son existence, par s'automatiser, générant de lui-même sa propre « âme ». Croyant avoir affaire à un simple virus, les programmateurs ont essayé de l'isoler en le téléportant dans le corps d'une femme-cyborg. Ce cyborg atterrit finalement dans les locaux de la section 9, où les cybernéticiens découvrent avec stupeur que son corps purement artificiel contient malgré cela « un embryon d'âme en plein activité ».

A la fin du film, Kusanagi retrouve cette femme-cyborg dans le décor en ruines d'un muséum d'histoire naturelle. Après un ultime combat les deux femmes-cyborgs aux corps identiquement démantibulés unissent leur conscience pour ne plus former qu'une seule entité. Il faut voir l'image de Narcisse fusionnant avec son double. Un mythe très diversement interprété. Passion purement morbide, pour les uns, Union avec la part divine qui sommeillent en nous, selon les autres. Cette dernière hypothèse est confirmée par l'ultime discours du « Pupper Master » qui propose à Kusanagi de fusionner : « Je suis connecté à un vaste réseau qui s'étend au-delà de ta compréhension et de ton expérience. C'est comme si les humains regardaient fixement le soleil, ou une lumière aveuglante qui maque une grande source de puissance. J'usqu'a présent, nous étions subordonnés à nos limites. L'heure est venue de nous délivrer de ces entraves, et d'accéder à une conscience supérieure. L'heure est venue de devenir partie intégrante de l'univers. » Ainsi, dans ce muséum désaffecté, va s'écrire une nouvelle page dans l'histoire des formes de vie et de la conscience. Pur fantasme cybernétique, ou métaphore d'une nouvelle humanité évoluant dans un univers de pure information ? Laissons Shirow lui-même répondre à la question « Je ne pense pas qu'il existe à l'heure actuelle d'I.A. supérieure à l'homme, mais comment pourrais-je en être sûr ? La définition de l'humain reste très vaque : et si une I.A. « supérieure » à l'homme voit le jour, la question sera de savoir si les humains seront capables de s'en rendre compte » 1/

Ghost in the shell s'achève sur une note d'ambiguïté. Après la destruction du corps des deux femmes par les forces de police, l'équipier de Kusanagi a récupéré sa tête et l'a greffée sur un corps d'enfant. C'est le début d'une nouvelle vie Mais on peut y voir aussi une sorte de régression, d'impossibilité définitive d'accéder au stade de l'humanité adulte.

A l'évidence, la figure du cyborg est un excellent révélateur des hantises de cette fin de siècle. On peut y lire une fascination pour les corps artificiels sur-puissants, véritables blindages contre le chaos extérieur. Mais, plus insidieusement, c'est aussi une façon de valoriser le sacrifice de soi, la mutilation et la soumission. On canalise ainsi la violence qui règne dans la société en incitant les individus à la retourner contre leur propre corps. En 1951 déjà, Wolfe imaginait dans un de ses récits de science-fiction, un monde terrifiant issu du cerveau d'un ingénieur en cybernétique : comme substitut masochiste à la guerre, on y encourageait les masses à l'amputation volontaire et à la greffe de membres et d'organes artificiels. La même vision cauchemardesque se retrouve dans Tetsuo, film-culte de Shinya Tsukamoto, où le corps d'un homme se retrouve peu à peu contaminé, parasité par la machine. Cette alliance contre-nature de la chair et du métal est visiblement une métaphore du Japon moderne, saturé de technologie. Mais nous aurions tort de voir dans ces cauchemars un simple miroir de la décadence de nos civilisations industrielles... Le cyborg permet aussi de s'interroger en profondeur sur ce qui fait de nous des êtres humains. Autrement dit qu'est-ce qui en nous ne peut être remplacé, bricolé, ou effacé, sans altérer définitivement notre humanité ?

L'héroïne de Ghost in the shell cherche désespérément une réponse à cette question. On retrouve là, de façon inversé, le vieux thème du robot qui se demande s'il a une âme. A l'ère cybernétique, le mot « âme » étant devenu désuet, Shirow propose celui de « ghost ». Le ghost est pour ainsi dire le noyau dur de l'identité humaine. Une sorte de moi ultime, de présence insaisissable, comparable à un « fantôme » qui hanterait le cerveau du cyborg. Ajoutons toutefois que cette âme version cybernétique n'est pas tout à fait inviolable. Elle peut, en effet, subir une sorte de piratage informatique, ce que Shirow nomme dans son jargon « programme d'infiltration de ghost » (ou Ghost Hack). Autre conséquence de la localisation du ghost dans le cerveau, on peut lui adjoindre toute une série de corps successifs, idée ebauchée à la fin de Ghost in the shell et développée de façon systématique et virtuose par le dessinateur Yukito Kishiro dans sa saga manga Gunnm.

Mais ne nous y trompons pas : pour les orientaux, cette séparation entre corps et âme, entre matière et esprit, n'est qu'une approximation. Selon la tradition shintoïste, en effet, la matière « inerte » n'est pas totalement inanimée : en elle, repose une étincelle de vie, une forme embryonnaire de conscience. Voici justement ce que dit Shirow à ce sujet : « Je pense pour ma part que chaque chose dans la nature possède un « ghost ». C'est une forme de panthéisme qu'on retrouve dans le shintoïsme et chez ceux qui croient au manitou. J'ajouterai quand même que tous les ghosts ne sont pas égaux en termes de complexité et d'effets. » 1/

Si toute chose possède un esprit, un « ghost », la première question qui se pose alors, c'est comment le visualiser, comment en démontrer l'existence ? Shirow répond de façon à la fois réaliste et ironique : « La complexité et les contraintes physiques inhérentes à la manifestation visible d'un tel phénomène le rendent absolument impossible à démontrer scientifiquement. Après tout, certains humains se conduisent plus comme des robots que les robots eux-mêmes, et pourtant on ne peut affirmer qu'ils ne possèdent pas de « ghost » simplement sur la base de leur comportement observable. » 1/

Ce que la science ne fait qu'effleurer, l'art lui peut s'y engouffrer. A commencer par les arts de l'image. D'ailleurs, qu'est-ce que l'industrie du manga et du dessin animé japonais, sinon une vaste entreprise à visualiser des ghosts ? Dans Ghost in the shell, Oshii a lui aussi cherché à mettre en scène l'invisible, faisant sienne cette question de L'Idiot de Dostoïevski : « Peut-on percevoir dans une image ce qui n'a pas d'image ? : » Tout son film est d'ailleurs construit autour du double principe de l'apparition et de la disparition. D'un côté, le corps artificiel des cyborgs qui permet au ghost de s'incarner dans une forme tangible. De l'autre, les combinaisons thermo-optiques qui rendent ces mêmes corps invisibles. S'inspirant de ce principe, une des séquences les plus spectaculaires du film met en scène un combat entre Kusanagi et un pirate informatique. Après une course-poursuite à travers la foule, les deux adversaires se retrouvent sur une immense place déserte, légèrement couverte d'eau. Les attaques foudroyantes de Kusanagi, qui a branché son système de camouflage, ne sont repérables que par les traces de pas et les éclaboussures qu'elle laisse dans l'eau. Un bref instant, à la vue de cet homme voltigeant sous les coups de son adversaire invisible, on a l'impression que c'est un pur esprit qui s'acharne sur lui.

Oshii nous donne là une fascinante leçon de cinéma : une présence, aussi insaisissable soit-elle, se révèle toujours par les traces qu'elle laisse dans la matière. Excellent médiateur entre le visible et l'invisible, l'eau va donner lieu à une autre scène féerique (faisant écho au générique) dans laquelle Kusanagi, enveloppée de bulles, se laisse lentement remonter vers la surface de l'océan. L'eau est ici une métaphore de la conscience. L'esprit humain doit quitter l'obscurité des profondeurs et s'élever à travers les nappes successives de l'illusion avant d'atteindre sa vraie identité. Au bout de cette remontée, Kusanagi s'unit à son reflet qui se réverbère sous la surface de l'océan. Cette vision renvoie elle aussi au mythe de Narcisse tombant amoureux de sa propre image. Une image qui reflète cette âme inaccessible, cachée au plus profond de nous.

Car comme semblent le murmurer Shirow et Oshii, qu'il s'agisse de simples humains ou d'entités suprêmement intelligentes, le seul critèred'évolution valable est sans doute celui-ci : sommes-nous capables d'amour ? Thierry Cazais

1/ Extraits du tome 1 de la bande dessinée Ghost in the Shell de Masamune Shirow, édition Glénat.

Ghost in the Shell
Kokaku Kidotai

Japon. 1995

Réalisation: Mamoru Oshii
Scénario: Kazunori Ito, d'après le manga de Masamune Shirow
Directeur artistique :   Hiromasa Ogura
Production : Teruo Migahara, Shigeru Watanabe, Andy Train
Musique : Kenji Kawai


Cet article est publié avec l'accord du rédac'chef de l'époque mais sans l'accord explicite de son auteur. J'ai essayé par tous les moyens, et pendant plusieurs mois (de avril à juin 2003), de le joindre indirectement, mais ça ne donne rien. Si par hasard ce cher auteur lisait un jour ces lignes, qu'il soit assez aimable pour me dire par mail si il ne souhaite pas que je publie ici son
article
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